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Iran

22/06/2017

Nous passons la frontière iranienne, deux gardes à l’entrée inspectent notre passeport et nous accueillent chaleureusement. Quelques centaines de mètres plus loin Donald nous attend au poste frontière qui est en pleine effervescence. Quelques douaniers s’y trouvent, un homme en habit civil se propose de nous aider, il parle anglais et traduit ce que nous dise les douaniers et nous explique les différentes étapes pour entrer en Iran.

En premier lieu nous validons nos visas, le cachet est mis, nous sommes officiellement admis en Iran, à 4 heure près. Pour les motos, le CPD ne pourra être validé que le lendemain matin mais les motos vont déjà être inspectée avant de les laisser dans le parking de la douane.

Comme souvent en Asie Centrale tout prend du temps, il faut passer par plusieurs endroits pour avoir nos papiers remplis et laissés nos passeports dans les mains des douaniers, ce qui est source de stress si l’un d’eux vient à disparaitre. Heureusement, ce n’est jamais arrivé. Vient l’heure de la fouille des bagages. Les douaniers sont surtout à la recherche d’alcool, interdit en Iran. On doit ouvrir quelques bagages et à la vue de tout notre matériel vidéo les douaniers deviennent suspicieux et appellent un supérieur à la rescousse. C’est le drone qui les inquiète le plus. On leur garantit que nous ne sommes pas des journalistes mais seulement des amateurs de vidéos qui viennent voir les beaux paysages iraniens. Le supérieur appelle encore quelqu’un d’autre, un homme en civil qui arrive et que tout le monde a l’air de fort respecté. Il s’agit d’un membre de la « police secrète ». Il ne voit pas le drone d’un bon œil. Notre ami qui parle anglais plaide pour nous en persan, je lui montre que c’est autorisé en Iran, en consultant le site des affaires étrangères. Cela ne l’intéresse pas beaucoup. Il veut inspecter nos ordinateurs. Toutes nos photos sont sur des disques dur externes, il n’a donc pas grand-chose à se mettre sous la dent. Pour finir tout s’arrange quand nous arrivons à lui prouver que le drone est chinois et non pas américain. C’est tout ce qu’il fallait faire.

Nous voilà autorisés à tout ranger et continuer vers le parking de la douane où nous laisserons les motos avec la plupart du matériel dessus. Notre aide pour passer la douane nous propose de changer de l’argent à un bon taux et nous guide vers un hôtel tout proche qui nous fait un prix raisonnable. On s’y installe avant d’aller dîner dans la ville.

Astara est une ville le long de la mer Caspienne coupée en deux par la frontière. Nous n’avons pas eu l’occasion de visiter la partie nord mais la partie sud est organisée autour de quelques rues commerçantes qui regorgent d’échoppes. La plupart sont fermées comme il est tard mais quelques restaurant restent ouverts. Après une petite promenade nous décidons de manger des falafels dans une sorte de self-service où l’on peut remplir son sandwich. On meurt de faim et chacun de nos sandwichs dépasse de toutes parts.

Nous continuons la visite de la ville après le sandwich, déambulant dans la rue principale en profitant de la fraicheur de la nuit tombée. L’Iran fut l’une des principales raisons du voyage, y être enfin après tout ce stress est une véritable réjouissance. On retourne se coucher pas trop tard, demain nous devons dédouaner nos motos et trouver une solution pour celle de Thibault.

Réveil matinal, notre « assistant » de hier est de retour avec nos CPD. Nous avons été presque inconscient de les lui laisser pour la soirée mais heureusement il est de retour avec ceux-ci. Il s’occupe de toutes les formalités, nous devons encore une fois attendre à côté de nos motos. Il y a deux postes de douanes différents à visiter, il faut pousser la moto de Thibault à travers tout le poste de douane. On discute avec nos « assistant », celui-ci est un bon chasseur, nous montre quelques magnifiques photos de l’Iran et nous conseille des endroits à visiter. Finalement nous sommes autorisés à quitter par la grande porte, nous voici officiellement en Iran avec nos motos. Notre « assistant » que l’on pensait employé par le gouvernement pour aider les gens à travers les douanes se révèle être plus cher que prévu. Il nous demande 60$ pour ses services, 20$ par personne. Presque une fortune pour nous ! Il nous dit que nous ne savons pas qui il est, nous montre une accréditation officiel ou assimilé… Pour finir nous le payons, c’est vrai qu’il nous a beaucoup aidé mais demandé de l’argent pour un service rendu après celui-ci ne nous plait pas beaucoup. On se sent presque volé mais il est vrai qu’il nous a beaucoup aidé.

A présent les choses sérieuses, trouver une carte SIM et un mécanicien. Il faut avancer et séparer les tâches, Thibault et Donald s’occupent des vidéos dans la chambre et de commencer à jeter un coup d’œil approfondis sur le moteur tandis que je fais le tour de la ville pour trouver le reste. En marchand au travers des rues un jeune iranien d’une quinzaine d’années m’aborde en anglais et me propose son aide. Il est très sympa et son anglais est excellent. Il m’aide à trouver une carte SIM et heureusement qu’il est là, il faut en effet visiter deux magasins, obtenir des papiers différents avant de se voir délivrer le précieux sésame vers l’internet censuré iranien. Heureusement, après la Chine et l’Ouzbékistan, nous savons comment utiliser un VPN.

A présent il faut trouver un garagiste. Par chance, son père passe dans la rue avec sa vieille Peugeot et nous amène tous les trois chez un ami garagiste, le meilleur de la ville ! Je tente tant bien que mal d’expliquer le problème que mon jeune ami traduit. On va au plus simple et embarquons le garagiste dans la voiture pour qu’il examine la moto. On s’arrête en chemin dans un magasin de pièces détachés, toutes sortes de pièces de moto rangées dans des boites aux murs. La plupart sont chinoises ou japonaises, une vraie caverne d’Ali Baba. On se croirait presque en Inde. J’en profite pour acheter un filet pour fixer les affaires sur la moto, la précédente commençait à accuser son âge.

Arriver dans la cours de l’hôtel où sont garées les motos le garagiste commence directement son diagnostic, tente de démarrer la moto qui fait un horrible bruit métallique caverneux. Sa décision est prise rapidement : Il ne sait pas la réparer, il faut amener la moto à Tabriz, la grande ville de la région où les mécaniciens les plus compétents se trouvent. Heureusement, mon jeune ami est plein de ressources, il a un cousin à Astara qui a un pick-up et un autre cousin qui habite Tabriz et doit surement connaitre quelques mécaniciens. Malheureusement son cousin au pick-up demande un prix peu démocratique, quelque chose comme 80$. On trouve ça un peu cher et essayons de trouver nous même un moyen de locomotion, sans succès. Pour finir nous acceptons son offre et celui-ci arrivera en milieu d’après-midi pour embarquer la moto et arriver à Tabriz en début de soirée. Il y a 350 kilomètres jusque là-bas, ce sera encore une longue route et nous faisons une sieste en attendant le départ.

Le cousin au pick-up arrive en retard, nous pouvons dormir un peu plus longtemps. Il s’agit d’une sorte de pick-up bâché, suffisamment grand que pour y mettre toutes nos affaires, Donald et moi tenterons de suivre le camion sans bagages, ce qui rendra la route bien plus agréable. Nous sortons rapidement de la ville pour se rendre au sud-ouest, vers Tabriz. Les paysages du nord de l’Iran tranchent radicalement avec ce que nous avons vu lors des dernières semaines, ce sont des collines abondamment boisées aux multiples teintes de vert. La vallée de Heyran est réputée pour sa beauté et de nombreuses familles s’arrêtent sur le côté de la route pour piqueniquer. Le dénivelé de la route est important et rouler sans les bagages procure un réel sentiment de liberté supplémentaire !

Nous nous arrêtons pour quelques photos devant la vue, faire une petite pause avant de continuer la route. Les iraniens sont peut-être encore plus friands de selfies que les pakistanais. Ils nous abordent littéralement avec leurs scooters, une main sur le volant, une main sur le smartphone pour prendre un selfie. C’est presque inconscient. La route est encore longue et le soleil se couche. Le froid devient de plus en plus prenant, nous n’étions pas équipés pour rouler de nuit, avec notre veste en cuir et un simple t-shirt. Lorsque nous nous arrêtons pour diner nous en profitons pour nous changer complètement : collants, polars, sous-couches… Nous voilà bien plus confortable !

Il y avait un grand couteau dans le restaurant…

La pose n’est pas longue, il faut arriver à Tabriz. Les dernières heures de route se font dans la nuit, heureusement l’éclairage n’est pas trop mauvais et on peut suivre le camion, c’est beaucoup plus reposant. Tabriz est une énorme ville et notre chauffeur ne sait pas très bien par où y rentrer, il n’arrive pas à joindre le second cousin non plus. Nous tentons plusieurs entrées de la ville, mais sans vraiment de succès. Les rues sont en effervescence, de larges groupes d’homme en noir muni d’immenses tambours marchent dans les rues. Le centre de la ville bat au son des tambours, comme si la ville était vivante et que nous pouvions entendre son pouls.

Après quelques arrêts nous arrivons à contacter le cousin en question qui nous donne rendez-vous sur une petite place en face d’un dispensaire. Nous l’attendons cinq minutes et voilà qu’il arrive sur une petite moto de 125cc3, il saute dans tous les sens, surexcité. Il doit avoir la trentaine, est tout petit, presque rond et a une barbe noire bien fournie. Il nous presse de suivre derrière sa petite moto avec laquelle il s’enfonce dans les dédales de rue du centre de Tabriz. Les célébrations au tambour dans la ville bloquent des routes, il fait demi-tour aussi vite, ce qui est bien plus difficile pour le pick-up. Nous manquons de le perdre plusieurs fois et finissons par arriver devant une maison avec une petite cours fermée par un garage. Il nous indique que nous pouvons y entreposer nos affaires. On s’exécute et nous demandons si nous pouvons également y loger, afin de les surveiller. Il ne parle pas très bien anglais et des passants qui se sont attroupés autour de nous nous aident à la traduction. Ce ne sera pas possible, on essaye d’insister mais apparemment il s’agit de la maison de son père et celui-ci n’acceptera pas, de craintes que la police ne pose des questions.

Inutile d’insister, nous devons nous dépêcher d’arriver au garage où les mécaniciens nous attendent. Il est déjà minuit trente. Nous continuons à suivre le cousin énergique à travers un autre dédale de rues et arrivons devant un magasin encore allumé. On y accueille chaleureusement et la moto de Thibault est débarquée. Le mécanicien tenter de démarrer la moto, entend les bruits bizarres, inspecte le tuyau d’échappement avec son doigt avant de le goûter et de nous assurer qu’il pourra réparer la moto sans problèmes. Il fait la même chose pour les deux autres motos et nous indique qu’elles ont besoin d’un petit réglage également. La moto de Thibault est rangée dans le magasin avant que celui-ci ne ferme. Nous cherchons à présent un endroit où loger, il y a soit le parc où l’on peut loger gratuitement, soit un petit hôtel pas trop cher un peu plus loin. Celui-ci n’est tout de même pas donné, nous trouvons encore un peu plus loin un petit hôtel qui nous fait un bon prix pour une minuscule chambre de 9m² avec salle de bain. Nous y montons les rares affaires qu’il nous reste, la C300, le 5D et c’est à peu près tout. Les motos sont garées en face mais le tenant nous dit que ce n’est pas sûr, il vaut mieux les mettre à l’abris. Il nous indique le garage de son frère un peu plus loin où nous pouvons les ranger. On le suit encore, déposons les motos entre quelques cartons dans un garage en enfilade avant de retourner dans sa voiture jusqu’à l’hôtel.

Nous voilà de retour à l’hôtel, il est presque deux heures du matin et nous sommes enfin dans nos lits sur des matelas inconfortables, bercés au rythme des tambours avec nos affaires éparpillées au travers d’une ville que nous ne connaissons pas, chez des gens que nous ne connaissons pas et avec pour seul contact le numéro de téléphone d’un adolescent d’Astara.

Le lendemain matin à la première heure nous nous rendons au garage pour prendre des nouvelles de la moto. Nous faisons alors des présentations officielles et nous faisons la connaissance de Mr. Samat, garagiste de son état, spécialisé dans la réparation de motos mais également « cascadeurs » à ses heures perdues, spécialiste du wheeling sur grosse cylindrée. La moitié de ses dents, manquantes, en sont la meilleure preuve. Son atelier regorge de photos de moto et d’acrobaties.

Il a déjà commencé à démonter la moto de Thibault. Après l’atelier très propre de Baku, nous voici presque revenus en Inde avec toutes les pièces qui sont dans un récipient rempli d’essence, pour mieux les nettoyer. Mr. Samat ne parle pas beaucoup anglais et son mot préféré est « okay ». Nous arrivons tout de même à nous comprendre et de nombreux iraniens passent dans le magasin, soit pour saluer Mr. Samat, soit pour nous aider dans les traductions. Nous sommes à chaque fois accueillis en Iran avec un grand sourire et des accolades.

 

Il faudra un petit peu de temps à Mr. Samat pour parfaire son diagnostic, nous en profitons pour aller découvrir le bazaar de Tabriz. Il s’agit de l’un de plus vieux bazaar du monde et l’un des plus grand par sa superficie, plus de 75 hectares. Il a été classé au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2010. Le bazaar se situe au cœur de la ville et nous ne sommes pas très loin. Armés de tous nos appareils photographiques nous partons à l’assaut du bazaar, nous perdant dans ses allées, larges salles couvertes et voies sans issues. On dirait que les magasins sont organisés par zones, chacun vendant à peu près les mêmes épices ou affaires que son voisin. Route de la soie oblige il y a énormément d’étoffes mais également des épices, thés, gadgets électroniques…

Le lendemain matin le diagnostic est sans appel, il faut tout ouvrir car la bielle bouge de façon beaucoup trop importante dans toutes les directions. Mr. Samat admet que cela atteint les limites de ses compétences et recommande Mr. Said en face, qui est un véritable maitre de la réparation de motos et qui pourra nous aider. S’en suive des négociations entre Thibault et Mr. Said pour voir à quel prix ces réparations seront faites. Mr. Said est très demandé dans la région et est déjà occupé à réparer un moteur de CBR 1000, totalement ouvert dans son atelier. Un prix de 300$ est fixé, impossible de le faire descendre plus bas. Il s’agit d’un montant très important en Iran et pour notre voyage, mais il est le seul à pouvoir nous aider dans la région. Ce ne sera que le lendemain, après avoir terminé le moteur de la CBR 1000 que Mr. Said attaque la moto de Thibault.

Nous sommes déjà vendredi, soit le weekend en Iran qui dure du jeudi au vendredi. Normalement les motos de grosse cylindrée ne sont normalement pas autorisées en Iran par peur d’attentats. A l’époque de la révolution islamique des fidèles du Shah perpétraient des attentats et s’enfuyaient en moto à travers le trafic. Mais le vendredi, tout est permis et les grosses cylindrées apparaissent comme par magie, principalement des CBR. Mr Samad a la sienne, il fait des wheeling dans la rue, totalement inconscient entre les voitures. Nous nous dirgeons vers le parking du stade national ou des courses sont organisées. Les motos en début de matinée ensuite viennent les voitures. Il y a beaucoup de voitures et motos de sports qui sont présentes et du publique sur la colline qui surplombe le parking.

C’est très officiel, avec des chronomètres, des drapeaux et des courses de vitesse, entre voitures, motos, voitures et motos, toujours sans casques ou quelconque protection. Nous sommes invités dans les voitures pour filmer, entre concours de drifts ou courses de vitesse. Nous rentrons ensuite au garage de Mr. Samat pour un thé et les wheelings continuent de plus bel sur l’autoroute, un vrai festival. Nous avançons gentiment avec nos Royal Enfields qui se trainent au milieu de tant de puissance.

Le lendemain Mr. Said a ouvert le moteur de la moto de Thibault et c’est le drame, la bielle bougeait tellement que tout à l’intérieur n’est que désolation. Les roulements à bille sont explosés, ce sont les morceaux de ceux-ci qui faisaient les bruits métalliques. Même le maneton, qui relie les deux balourds entre eux a pris cher. Il faut normalement une presse pour le faire entrer, là il y a une grosse bavure le long du balourd et une fois celle-ci limée, il rentre sans problème dans le balourd. Il faut trouver une solution. Heureusement Marco de Locotrans est à fond avec nous, on lui envoi des photos et vidéos et il répond de façon immédiate sur les différentes étapes avant d’arriver à une solution. Il n’a pas contre pas de balourd de rechange, mais le reste, il peut nous le fournir, comme les roulements à bille.

Mr. Said a une solution pour le balourd, ça n’a pas été facile de la comprendre mais il s’agit d’aléser le trou dans le balourd et d’y insérer une bague faite sur mesure pour y remettre le maneton. C’est une idée ambitieuse, presque téméraire. Marco nous dit que c’est la seule solution et nous acceptons. Une course contre la montre arrive également, c’est bientôt la fête de l’Achourra et tout sera fermé durant une semaine, il faut à tout prix que les pièces arrivent avant jeudi. Nous entrons en contact avec le bureau DHL de Tabriz qui nous explique les différents rouages et nous dit que c’est jouable. Les pièces viennent de chez Marco cette fois-ci. Les parents de Thibault nous les envois en express et notre ami de l’agence DHL fera tout ce qui est en son pouvoir pour que les pièces passent la douane le plus vite possible. Nous passerons la plus grande partie de la journée dans la rue des garagistes, à boire du thé, discuter et travailler sur le blog ou les photos.

La tradition du thé est très importante chez les iraniens. Mr. Samat a dans son minuscule atelier une sorte de mezzanine qu’il accède par une petite trappe. Là, il prépare son thé qu’il descend par plateau à travers le plafond. La technique iranienne est de mettre un morceau de sucre entre les lèvres et boire le thé au travers du sucre. Inutile de dire que de nombreux iraniens souffrent de diabète. Le partage du thé est toujours un moment convivial. Nous sommes souvent invités lorsque nous marchons dans la rue pour un thé, ce sont des invitations qui ne se refusent pas et nous avons appris à éviter certains trottoirs qui risquent de nous « couter » une heure pour un thé.

Notre hôtel du premier soir est véritablement petit, la chambre sent l’air renfermé et on est les uns sur les autres. Le lit est trop petit et j’ai élu domicile sur le sol, comme ça mes pieds ne touchent pas le bord du lit. Nous cherchons un autre hôtel dans les environs, pas trop cher. Nous arrivons à négocier avec un petit hôtel dans la même rue qui propose une chambre trois fois plus grande, avec quatres lits, dont un double, et une table avec deux chaises pour le même prix. Nous prenons directement la chambre et faisons le déménagement très rapidement.

Nous pourrons même partager la chambre pendant deux nuits avec un australien que j’ai croisé dans la rue. Il cherchait un endroit où loger et je lui ai proposé de partager notre chambre, comme nous avions un lit de libre. Malheureusement cela n’a pas diminué notre budget comme notre hote nous facturait au nombre de personnes dans la chambre. Ceci dit, c’était sympathique de rencontrer un autre étranger et de partager avec lui nos impressions du pays ainsi que d’écouter son histoire. Il avait beaucoup plus voyagé en Iran que nous.

Nous ne restons pas qu’aux alentours de Felestine Street, où se trouvent les mécaniciens. Nous avons rencontré des jeunes de Tabriz, des quartiers un petit peu plus huppés Ils sont sidérés que nous restions à Felestine Street, pour eux c’est un repaire de brigands et drogués. Nous nous y sentons comme chez nous. Encore une fois les iraniens sont tellement gentils et serviable. Le père de l’un d’eux qui possède une belle échoppe de tapis dans le bazar nous a aidé à trouver un garagiste mais les seuls spécialisés en motos se trouvent sur Felestine.

Le soir nous ne dinons pas toujours au restaurant, car ils ne sont pas tous bon marché. Nous faisons la cuisine nous même à l’hôtel qui dispose d’une petite cuisine que l’on peut utiliser. Faire les courses pour le diner est toujours un bon moment, les aliments sont très bon marché et souvent de bonne qualité. Il y a un petit bazar dédié aux produits frais pas loin. Les iraniens y font leur marché pour la semaine, j’y vais pour le repas du soir. Quand je leur demande une ou deux tomates, un oignon et quelques carottes, ils rigolent et souvent me les offrent de bon cœur. On se fait plaisir sur les fruits qui sont tout aussi bon marché, le kilo de raisins étant à 50 cents, on ne se prive pas et il y a toujours une abondance de fruits sur la table de la chambre.

Cette rencontre avec des jeunes, universitaires, nous permet de mieux comprendre la jeunesse du pays. Les filles rêvent de Turquie où le voile ne leur est pas imposé. De nombreux iraniens vont faire leurs études à Istanbul ou Erzurum où ils peuvent embrasser un sentiment de liberté. Comme Facebook est bloqué ils sont tous sur Instagram où les photos sans foulards sont la norme. La société est scindée entre les jeunes aux mœurs libérée qui voient le régime des Mollahs comme un carcan et d’autres, plus rares, qui sont soumis à la religion et la voie comme un rempart contre le délabrement des valeurs.

Il faut attendre que les pièces arrivent mais nous ne voulons pas rester à ne rien faire. Thibault négocie le prêt d’une moto de 125cc3 chez Mr. Said et nous partons tous les trois pour une expédition d’une journée aller visiter un village troglodyte et un lac salé asséché.

Nous voilà à nouveau en route après quelques jours d’immobilisme dans une ville. Thibault arrive facilement à suivre avec son 125 chinois, nous dépassant même à certains moments. C’est à se demander ce que nous faisons avec des gros 500 autour du monde… Mais le charme et le charactère des Royal Enfield est véritablement ce qui les défini le mieux. Après quelques kilomètres d’autoroute nous arrivons bientôt à Kandovan. Il s’agit d’un village troglodyte dans une valle qui connait actuellement un essor touristique. Les iraniens de tout le pays viennent le visiter ainsi que les étrangers de passage. Il s’agit de sortes de cheminées de pierre évidées munies de fenêtres et de portes. L’ensemble est disparate, les rues sont étroites et raides, nous garons nos motos en contrebas pour aller visiter. Heureusement nous ne sommes pas en haute saison et les rues sont presque désertes. Nous marchons entres les différentes portes, croisant quelques rares habitants ainsi que des ânes et chèvres qui se trouvent éparpillés dans des grottes sous ou au-dessus des maisons. C’est sympa mais nous n’avons pas envie de nous imposer chez les gens et nous avons l’impression d’avoir vite fait le tour. Nous allons plutôt chercher à prendre une photo d’ensemble du village de l’autre côté de la vallée.

De retour sur les motos nous trouvons un point de vue plutôt sympa mais difficilement accessible, on escalade presque en moto un petit chemin. Thibault se débrouille comme un chef avec sa petite 125, les lourdes Enfields sont un petit peu plus délicates à la manœuvre. J’abandonne la mienne en bas du chemin et laisse Donald gravir les derniers mètres pour positionner sa moto en face du village, afin que nous puissions organiser un petit shooting photo pour les sponsors.

Nous commencerons d’abord par admirer la vue, vers ce village de troglodytes sans doute millénaire qui est encore là aujourd’hui. Ensuite viennent les différentes photos pour tous nos sponsors. Il n’est pas aisé de faire beaucoup de photos au même endroit sans que celles-ci n’aient l’air redondantes. Nous avons même eu la visite d’un énorme sanglier qui suivait son chemin avant de tomber nez à nez avec nous. Les réactions furent diverses, Thibault a crié a Donald de prendre des photos, qui a tenté de s’exécuter tandis que je me refugiais derrière la moto. C’était une énorme bête. La vallée est magnifique et le soleil bien positionné, de quoi faire beaucoup de photos et vidéos.

Une fois qu’on a fait le tour il était temps de se remettre en route vers le lac. Il fallait d’abord redescendre la vallée et arriver sur la grande route. Quelques villages sont sur le chemin et le paysage est toujours très beau, très vert, on se croirait presque en Toscane. Nous nous arrêtons à un village pour acheter le déjeuner, un peu de pain avec des sardines et de la confiture de rose. Nous trouvons un petit chemin ombragé à l’abris de la route pour déjeuner, il s’agit d’un petit jardin avec de nombreux noyers autour, un local passant par là nous en offrira quelques-unes d’ailleurs. Ensuite nous continues vers le lac.

Nous ne roulerons que quelques kilomètres sur la grande route avant de couper et prendre un chemin secondaire pour rejoindre le nord. La route est terriblement plate et droite, faite de rocailles à perte de vue. Une grande base militaire se trouve sur la gauche et devant nous se dressent au loin d’imposantes montagnes qui grandissent au fur et à mesure de notre approche. Après un peu plus d’une heure à avancer à fond sur cette route nous arrivons sur un autre axe principal qui nous mènera jusqu’aux abords du lac.

Il s’agit du Lac Urmia, plus grand lac du moyen orient il y a encore quelques temps qui a perdu près de 90% de sa superficie à cause de l’irrigation qui a détournée ses affluents ainsi que le prélèvement des eaux souterraines qui l’alimentent. A défaut d’avoir vu la mer d’Aral nous pourrons être les témoins d’une autre grande catastrophe écologique de notre époque. Le plan est d’aller dans la ville de « Sharafkhaneh » et d’accéder au lac. La ville a des relents de vieille station balnéaire soviétique, la route qui y mène en fait un peu trop, il y a quelques slogans et affiches datées. Nous arrivons pour finir près de ce qui était le rivage.

Voulant aller un petit peu trop vite sur le lac, ou ce qu’il en reste, nous longeons une voie de chemin de fer entre deux clôtures pour arriver finalement à une impasse que nous escaladerons à l’aide des Enfield, dans un petit moment de motocross. Arrivé en haut, une voiture vient nous arrêter. Un homme avec une carte plastifiée « officielle » autour du cou vient nous parler, dans un anglais très approximatif, prend quelques photos avec nous et repars bien vite. Nous pensions que ce n’était pas autorisé d’accéder au lac mais apparemment il désirait seulement discuter avec nous. Nous roulons sur un long peer en bois et arrivons sur le lac, la croute de sel est bien sèche et nous roulons dessus à cœur joie. Il y a quelques épaves de bateaux au loin, ainsi que des constructions en bois qui devaient avoir une fonction bien particulière il n’y a pas si longtemps.

Un jeune iranien est dans le coin et nous aborde, il nous propose de nous guider à travers le lac. Thibault et Donald le suivent tandis que je roule allégrement de long en large sur le lac. Certaines parties de la croute de sel ont l’air moins sèchent et de gros sillons s’y creusent. Je rejoins Thibault et Donald qui ont l’air dans une fâcheuse situation. Donald a suivi notre ami iranien qui lui était suffisamment léger que pour passer sur une veine plus humide, mais pas la Enfield qui est restée complètement embourbée. Impossible de s’en sortir par la route, plus Donald accélère, plus la moto s’enfonce. On commence par la décharger complétement avant de la tirer, pousser… Nous nous enfonçons également dans la croute de sel, qui révèle une sorte de pate noir et gluante une fois brisée… A force de courage et grâce à l’aide d’abord de la moto de l’iranien, ensuite de la mienne, nous avons réussi à désembourber Donald. Petite douche froide pour notre ami iranien qui nous présente ses respects et s’en vas. Nous continuons en direction de la plus grande épave de bateau que nous voyons à l’horizon.

Y arriver ne fut pas une mince affaire, les « veines » humides sont de plus en plus nombreuses et large, impossible de les traverser sans se retrouver embourber. Heureusement, quelques longues planches de bois sont disséminées sur la plaine, on arrive à la repérer de loin car ce sont des taches sombres contrastant avec la blancheur du paysage. Malheureusement il n’y en a seulement trois d’accessibles, il faudra les porter de « veine » en « veine » pour arriver jusqu’au bateau sans encombre. Un rapide numéro d’équilibriste sur la planche et nous pouvons traverser les parties les plus délicates du lac sans encombre.

Arrivés au bateau la partie exploration commence, il reste encore les sièges de ce qui fut autrefois le plus gros bateau pour traverser le lac. Son nom est « Noah’s Ark », tombant à pic pour une épave abandonnée au milieu d’un lac de sel aux paysages presque bibliques, c’est comme si Moïse était également présent et avait fait s’écarter les eaux de ce lac salé.

On s’amuse beaucoup à escalader le bateau de tous les côtés, monter sur le mat, explorer ce qu’il reste de la salle des machines ou filmer les alentours du bateau. Le sel est partout, des croutes se sont formées à de nombreux endroits du bateau, bloquant totalement la porte arrière par exemple. On profite de ce spectacle dantesque que pour prendre des photos pour les sponsors, filmer le coucher de soleil splendide et ensuite rentrer rapidement, avant que la luminosité ne soit trop basse que pour distinguer les zones les plus humides du lac et s’y embourber pour la nuit.

On range donc rapidement nos affaires et en voulant récupérer un bouchon d’objectif je me coupe à un bout de verre qui était sur le sol. C’est une très mauvaise idée de se couper au milieu d’un lac de sel, la plaie est immédiatement attaquée par le sel, ce qui crée un effet de picotement dont je me souviens encore. On trouve un peu de mouchoir et du tape pour créer une sorte de pansements afin que le sang arrête de gicler, je remets mes gants et on est repartis pour déplacer les morceaux de bois jusqu’à ce que le sol soit suffisamment sec. Au retour on croise une sorte de petit marais salant avec des nuages opaques de moustiques aux alentours, impossible de rouler au travers sans masque. Ce fut la meilleure utilisation que nous avons faite des lunettes Ixon, totalement étanche à l’extérieur et noir de moustiques après 500 mètres.

Nous dinons à Sharafkhaneh, un délicieux sandwich au falafels dans un petit fast-food. Le fils du patron parle bien anglais et nous discutons du lac, des environs et de ses études d’ingénieur. Il me trouve un sparadrap après avoir vu le mouchoir tout en sang, ainsi que des désinfectant. Un journaliste local entre également pour manger son diner et entend notre histoire, il décidera de faire un reportage sur nous pour la gazette locale, nous n’aurons malheureusement aucune nouvelle. Après de longues discussions avec le journaliste, traduites par le fils du patron nous nous mettons en route pour Tabriz, il fait déjà nuit noire et la route est longue, au moins 3 heures.

La route est longue mais sans encombre, nous arrivons lentement mais surement à Tabriz par le nord, les voitures et camions nous dépassant à vive allure une fois que nous arrivons sur la grande route, cela faisait longtemps que ça nous était pas arrivé et ne présage rien de bon pour une fois arrivés en Europe. La route qui mène à Tabriz est pleine de zoning industriels, énormes constructions de tôles ou de tuyaux formant un ensemble complexe qui produisent toute sorte de marchandise, destinées au marché local ou à l’export.

On arrive bien trop tard que pour rendre à la moto de Thibault à Mr. Samat, nous rentrons directement à l’hôtel après avoir garé nos motos dans un garage voisin avant de rentrer dormir.

Le lendemain nous allons rendre la moto à Mr. Samat et il s’inquiète du sel qui va ronger nos motos. Nous avons alors droit à un lavage intégral des motos, jusque dans les moindres recoins pour enlever tout le sel et la suie qui se sont accumulés. Il y a d’ailleurs beaucoup de suie sur ma roue arrière qui est totalement noire. Je check mon huile et il n’y a plus rien. La moto a consommé énormément d’huile sur ce petit voyage, ce n’est pas normal et j’ai frôlé la catastrophe. En plus du nettoyage cela me vaudra un check-up de la part de Mr. Samat.

Garer les motos dans un endroit protégé est symptomatique d’une certaine forme de penser à l’iranienne. Nous n’avons jamais été inquiété par n’importe qui en Iran, ou ailleurs durant le voyage et pourtant chaque iranien nous disait d’être très prudent vis-à-vis des autres iraniens. Laisser les motos dans la rue était vouer à la voir disparaitre dans la nuit, nos amis ‘BCBG’ de Tabriz étaient horrifiés à l’idée que nous restions près de Golestan Park, lorsque nous nous promenions dans le bazar on nous faisait remarqué si notre portefeuille était un petit peu trop visible. Bien trop de précautions qui nous avaient l’air fort exagérées. Pour ce qui est du parking des motos, c’est une autre histoire. Nous avons cherché à plusieurs reprises à les placers dans des parkings aux alentours, soit les propriétaires refusaient, soit nous y autorisaient mais pour une nuit. Le « commérage » et les délations sont apparemment courantes en Iran, un climat encouragé par le régime des Mollahs qui désire contrôler tous les aspects de la vie des iraniens. Des touristes étrangers ne passent pas inaperçus et nos mouvements dans la ville ont surement été documentés, si les suspicions des locaux sont fondées.

Cela ne nous a pas empêchés de nouer une profonde amitié avec Mr. Samat et sa bande, nous avons été déjeuner de nombreuses fois ensemble au restaurant, invité à manger dans la maison du garagiste d’en face. Une belle soirée où nous avons été reçus en grande pompe, pour un délicieux repas préparé par les femmes de la maison. Celles-ci nous attendaient à l’intérieur, avec leur foulard sauf pour la plus jeune qui n’en portait pas encore. Nous ne leur avons pas serré la main mais dis bonjour de loin. A l’étage, ou est la salle à manger, soit une grande couverture étalée sur le sol, nous avons mangé de délicieuses boulettes végétariennes au safran, un repas gargantuesque. Pour continuer nous avons pris la voiture et sommes montés au sommet de la montagne qui domine Tabriz, pour en humer l’air frais et avoir la vue sur les lumières de la ville qui s’étendent au loin. En redescendant nous nous arrêtons pour une partie d’escalade sur un visage sculpté dans la falaise ainsi que pour une chicha allumée à base de brindilles et feuilles misent dans une sorte de jarre qui est tournée sur elle-même pour attiser les braises.

Mr. Samat

Le second vendredi que nous avons passés à Tabriz fut également l’occasion de sortir de la ville dans un immense cortèges de motos. De nombreux motards se réunissent tôt devant chez Mr. Samat pour prendre le départ vers une route secondaire en dehors de la ville, qui mène vers une grande usine. Les motos sont garées le long de la route et à tour de rôle font des wheelings et autres acrobaties pour impressionner la galerie. Cette fois-ci c’est seulement Thibault et moi, Donald est resté à l’hotel pour continuer l’édition des photos et vidéos. C’est moins impressionnant que la première fois, il n’y a pas de voitures et on est peut-être un peu habitués ou blasés ? On retourne déjeuner en ville et l’après-midi nous allons tous les trois avec la bande de motards vers un terrain de moto-cross. Y accéder est déjà un petit moto cross en soit.  On ne passera pas les bosses avec nos vieilles enfields mais on apprécie le spectacle du haut d’une colline. Le retour en ville se fait de nouveau en cortège, faisant fi de toutes les règles de circulation, au nez même de la police, comme si nous étions tout permis.

Notre séjour à Tabriz fut rythmé tous les soirs par l’Achoura et ses grands cortèges d’hommes en noir dans la rue qui se frappent la poitrine en rythme ou brandissent des bâtons, qui jadis étaient des sabres mais ont été substitués suite à de trop nombreux accidents. Durant la journée des stands de thé sont installés dans la ville et distribuent gratuitement du thé à tout le monde. Le soir, ce sont de véritables installations qui sont misent en place, avec des drapeaux et de larges tissus brodés. Les groupements sont soit mobiles et se déplacent « en crabe » et en ruban dans toute la ville, soit restent au même endroit, plus souvent le soir, pour piétiner le sol. La tension monte au fur et à mesure que s’approche la fin de la période de l’Achoura. Un matin, une partie des mécanos arrivent au garage avec de grosses lacérations sur le sommet du crâne. Ils avaient utilisé un sabre la vieille pour se frapper le front de plein fouet, en signe de solidarité avec le martyr Imam Hussein. Les plaies sont longues de 10cms mais heureusement peu profondes. Très fier, l’eux d’eux me montre la vidéo de son acte de la vieille, c’était le bruit du sabre qui sonnait creux contre le crane qui était le plus insoutenable, juste avant la rivière de sang qui commenceraient à dégouliner à ses pieds après quelques coups de sabre.

L’Achoura c’est bien plus que ça, c’est également une cérémonie très émouvante où le partage est important. Nous avons eu l’occasion de voir le point d’orgue de la cérémonie par hasard. Nous nous rendions de nuit au bazar pour filmer avec le C300, de façon tout à fait aléatoire lorsque nous sommes tombés dans la Mozzaferieh, la plus grande halle couverte du bazar dédiée à la vente de tapis. La cours était vide de toute marchandise et de nombreuses processions se succédaient en son centre pour y danser, chanter ou se flageller. Dans un balai incessant chaque quartier de la ville y est représenté par un groupe d’homme venant y faire leur « numéro », chacun différent.

J’ai été frappé par la ferveur avec laquelle certains participants se remémoraient l’Imam Hussein, ils pleuraient à chaude larmes et l’émotion était palpable. Nous sommes restés plusieurs heures dans cette salle, avons vu plus d’une trentaine de groupes différents, restants à chaque fois une dizaine de minutes dans la grande salle. Nous étions les seuls étrangers présents lors de la cérémonie. Nous avons reçu d’innombrables invitations à venir partager un thé et observer la cérémonie depuis un magasin. Parfois, les invitations étaient très, ou trop, insistantes. Il était presque minuit lorsque nous avons décidés de rentrer. Nous avons remonté le courant des processions et dans les couloirs à présent plus étroits du bazar la file des processions qui devaient encore passer dans le grand hall était interminable.

 

Si la moto de Thibault est restée en pièces détachées pendant un long moment celles de Donald et la mienne ont également eu droit à un entretien complet. Le problème d’écoulement d’huile de Donald n’était toujours pas réglé et Mr. Samat s’est fait un devoir de trouver une solution. Il a ouvert le moteur, enlevé la chemise du piston et changé le joint en silice entre les pièces du moteur. Il ne va pas utiliser ceux que nous avons ramenés d’Inde, déjà découpés aux bonnes dimensions mais les faire faire sur mesure par un artisan. Le résultat est pas mal et la moto coule moins, mais à présent le carburateur n’est pas aussi bien réglé et la moto s’éteint de façon impromptue ou alors pétarade en une fois dans tous les sens. Mr. Samat prendra du temps à régler correctement le moteur, allant jusqu’à changer l’accumulateur du réglage des « timings ». Pour finir, cela semble aller pas trop mal.

La mienne a également eu droit à son entretien. Mr. Samat a identifié qu’elle consommait trop d’huile et a également enlevé la chemise du cylindre pour inspecter les pistons rings. Là, ce fut la mauvaise nouvelle, la bielle bouge également sur son axe de façon verticale. Cela aurait été diagnostiqué plus tôt et on aurait pu envoyer les pièces nécessaires par avion plus tôt, mais ce n’est pas le cas et il faudrait faire sans. Mr. Samat m’assure que cela devrait tenir jusqu’en Belgique, pour peu que je ne force pas trop sur la moto et surveille bien la mise en température du moteur. Il me fait également tout un jeu de nouveau joints sur mesure et remonte mon moteur d’une main de maitre. Il tourne toujours aussi bien et à présent je suis fixé sur l’origine du bruit métallique qui en émane. Ce n’est pas pour mon plus grand plaisir, j’avais déjà suffisamment de stress comme cela. Mr. Samat a changé mes segments et je dois les roder sur 300 kms. Comme il fait trop chaud en journée et qu’il y a du trafic, je profite de quelques soirées pour faire de longs tours dans Tabriz en moto, pour roder mes nouveaux segments sur des plages moteurs basses.

En attendant, les pièces de Thibault sont arrivées, avant les vacances d’une semaine liées à l’Achoura. Mr. Said s’est attelé à la tâche et remonte patiemment la moto de Thibault. Son expérience sera capitale pour comprendre les subtilités de la mécanique indienne et en une journée la moto est remontée, il est temps de la tester à présent. Il allume le moteur alors qu’il est encore en dehors du châssis. Il nourrit le carburateur à coups de bouteille en plastique et ouvre les pièces les unes à la suite des autres pour vérifier que l’huile passe bien partout correctement. Il y a pas mal de réglages à faire mais tout commence à prendre forme. Il remonte le moteur sur la moto et commence les tests. Il faudra encore le réenlever pour quelques réglages. Cela prendra trois jours avec qu’il n’estime le résultat satisfaisant et que l’on puisse penser à se remettre en route.

Il faut à présent payer Mr. Saïd et c’est là que les choses se corsent. Il n’y a pas d’ATM en Iran qui est isolé du système financier internationale à cause des sanctions. Notre séjour ayant duré plus longtemps que prévu, et plus cher car nous sommes restés à l’hôtel pendant tout ce temps, nous a laissé sans liquidité. Nous n’avons plus de cash, pas moyen d’en retirer et voilà qu’il faut s’acquitter de 300$. Heureusement, il y a toujours des solutions et cela prend parfois juste un petit peu de temps. C’est dommage, nous n’en avons plus beaucoup, la date butoir du 19 novembre que nous nous étions fixée commence à approcher et il nous faut avancer. Pendant que Thibault et Donald réfléchissent à une solution je contacte Shabnam, une amie iranienne habitant en Belgique. Elle est pour le moment en visite dans sa famille à Ispahan et lui demande si on peut trouver une solution ensemble. Heureusement, il y en a une, son oncle veut bien verser l’argent nécessaire sur le compte de Mr. Saïd et nous versons des euros sur les compte de Shabnam en Belgique. La solution est approuvée par tout le monde et l’après-midi même le problème est réglé grâce à Shabnam et à l’extrême bonté du peuple iranien.

Avant de partir il faut que nous prenions une décision pour « Shah », un jeune chat noir que nous avons « adopté ». Il nous avait suivi un soir depuis le bazar jusque dans notre chambre et est resté pour la nuit. Nous l’avons nourri avec des restes de repas et depuis il a décidé de rester avec nous. Parfois il partait pour la journée et revenait le soir ou le lendemain matin. Il était très câlin mais nous n’avions aucune idée de comment nous occuper d’un chat durant le voyage. Le prendre avec nous sur les motos aurait été difficile et nous n’avions aucune garantie qu’il puisse passer la frontière avec nous. Bref, entre la raison et l’émotion nous avons choisi de laisser ‘Shah’ à Tabriz.

Il est temps de faire nos adieux à nos amis de Felestine Street, nous recevons des cadeaux comme de grands sachets de thé de la part de Mr. Samat. Nos amis nous accompagnent jusqu’à la sortie de la ville, dans un cortège de motos et nous souhaitent chaleureusement bon voyage. Nous voilà en route, à un rythme de croisière réduit car il faut roder le moteur de Thibault récemment réparé. Le paysage devient de plus en plus rocailleux au fur et à mesure que nous remontons vers le nord et l’Azerbaïdjan. La nuit tombe rapidement et nous voilà dans le noir, approchant lentement de Jofla, à la frontière. Il est minuit quand nous arrivons près de la ville et nous ne savons pas où dormir. Nous voyons une grande station de pompiers à l’entrée de la ville et demandons si on peut y loger mais après avoir eu trois interlocuteurs différents et quelques coups de téléphones on nous indique que ce n’est pas possible. Les pompiers sont vraiment désolés mais c’est les ordres. Pas de soucis, nous continuons vers la ville qui est déserte. Nous faisons le tour pour essayer de trouver un peu de lumière ou voir où loger mais sans grand succès. Il y a une salle de prière vide, on essaye de voir si on peut y loger lorsque nous apercevons une voiture qui s’arrête et trois hommes qui en sorte. Je pars leur demander s’ils connaissent un endroit où loger et ils nous invitent chez eux, juste au coin. On range les motos dans leur petite cours, décharges les bagages et rentrons chez eux. La maison a un large salon mais pratiquement vide. Il y a deux pièces à droite, nous pouvons dormir dans l’une d’elle. Il y a à peine assez de place pour être à trois l’un à côté de l’autre. Il ne s’agit pas de dormir tout de suite, nos trois hôtes ont allumé un narguilé et fument. Nous discutons avec eux pendant le début de soirée avant de tomber de sommeil, demain nous espérons arriver en Arménie.

La nuit fut courte, le lendemain matin on remballe nos affaires, on en avait presque perdu la main après tant de temps à l’arrêt. Thibault tente de démarrer sa moto et c’est le drame. Elle fait de nouveau un bruit inquiétant. On tente de voir si cela s’améliore lorsque le moteur commence à chauffer mais aucun signe encourageant. On essaye de joindre Mr. Saïd mais malheureusement pas de réponses. Il faut à présent discuter de nos options. Est-ce que l’on continue comme cela au risque que la moto de Thibault lâche, est ce que l’on rentre vers Tabriz pour que Mr. Said jette encore un coup d’œil à la moto ? En sachant que si nous retournons vers Tabriz nous n’aurons plus le temps de passer par l’Arménie, car avec notre objectif du 19 novembre à Bruxelles et la moyenne de kms roulés par jours, c’est mathématiquement impossible.

L’Arménie représentait pour moi un highlight du voyage, je voulais réellement y aller et l’abandonner était difficile. Pour Thibault et Donald cela importait peu, passer directement en Turquie depuis Tabriz en traversant le Kurdistan était tout aussi bien.

Pour finir on décide de rentrer à Tabriz, tant pis pour l’Arménie… On se met doucement en route, quittant Jofla et repassant devant la caserne de pompiers de la vieille. Les motos ont des soucis, celle de Donald bug au niveau de l’allumage, Thibault roule lentement avec la sienne pour ne pas l’abimer encore plus. Cela fait 45 minutes que nous étions en marche lorsque je remarque que mon téléphone sonne. Près de 10 appels en absence de Mr. Saïd, je le rappelle et lui explique la situation. Il me dit de retourner à Jolfa et qu’il saute dans une voiture pour venir nous dépanner. On est abasourdi, on ne s’y attendait pas du tout. Nous faisons demi-tour et allons attendre sur la place principale de Jofla le temps que la bande de Tabriz arrive. Le temps parait long, on cherche un endroit où se poser, attendons d’abord dans la rue après avoir été acheter notre petit déjeuner dans le petit magasin de notre hôte de la veille. On discute un petit peu avec lui, un iranien qui parle bien allemand discute avec Thibault et nous conseille un mécanicien local mais heureusement la cavalerie est en route.

Pour finir on se pose dans un petit café pour boire un thé pendant une à deux heures quand une voiture se gare devant nos motos et en sort Mr. Said, son neveu ainsi que le chauffeur. Du coffre ils sortent un sac en toile de jute renfermant tous les outils et commencent directement à jeter un œil sur la moto. Il démonte le cache de la pompe à huile pour voir si elle distribue l’huile correctement, enlève les cache tête de cylindre pour vérifier les soupapes… Il manie la moto et ses outils avec une impressionnantes dextérité, la testant sous tous ses aspects. Après 30 minutes d’intense check-up il estime qu’il n’y a pas à s’inquiéter et que la moto est bonne pour le service, on peut continuer jusqu’en Belgique selon lui, pourvu qu’on la traite avec respect et sans accélérations brutales.

Voilà, c’est tout. Il ne demande rien de plus, on est ses amis à présent, les iraniens font tout pour leurs amis. On est infiniment touché de son dévouement pour nous. On leur propose de venir visiter le monastère de « Sint Stépanos » avec nous, c’était un objectif de la journée également. Il dit de tous monter dans la voiture car ce sera bien plus rapide qu’en moto car la pente pour y accéder est raide. On s’entasse à 6 dans la voiture et allons à bonne allure vers le monastère, sur des routes assez étroites où il est difficile de se croiser. Pendant ce temps-là son neveu nous explique en anglais presque correcte l’histoire de la région, des réfugiés qui sont arrivés durant la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaidjan, de toutes les infrastructures que nous voyons sur le bord de la route qui ont été détruites pendant la guerre. On voit une ligne de chemin de fer qui longe la rivière qui forme la frontière de tout le long, avec parfois quelques tunnels noyés sous les éboulis dus à la guerre.

On arrive finalement au monastère après 20 minutes de route. Il est niché dans la montagne, faisant face à une imposante montagne coiffée de nuages. Le monastère est magnifique, la pierre est claire et se font bien dans le paysage. Il est en cours de rénovation et malheureusement on ne peut pas visiter la chapelle mais le cloitre est déjà restauré et offre un magnifique jardin de fleurs. Les moines avaient bien maitrisé l’irrigation du monastère et de ses abords. Quelques bassins offrent la fraicheur nécessaire durant les longues journées d’été de la région. Je visite le monastère avec mes amis iraniens qui sont déjà venus plusieurs fois durant leur scolarité tandis que Thibault et Donald sont monté plus haut dans la montagne pour prendre d’époustouflantes photos et vidéos du monastère dans son ensemble.

Mr. Saïd doit rentrer vers Tabriz mais l’on déjeune encore ensemble avant de nous quitter pour de bon cette fois-ci. On prendre le déjeuner à la cafet’ aux abords du monastère. En saison c’est un lieu très touristique où des gens campent et passent la journée. On mangera des conserves de thon cuitent au feu sur du fin pain sec iranien, qui est rendu mangeable en l’aspergeant délicatement d’eau. Le thon cuit est en fait très bon et on se demande pourquoi on n’a pas utilisé cette technique dès le début du voyage. On déjeune, prend quelques photos et rentrons vers Jofla où nos motos nous attendent avec tous les bagages.

On fait nos adieux et continuons vers Nordooz, le poste frontière à 60kms de là. On est déjà dans le milieu d’après-midi mais si on roule correctement on devrait pouvoir loger cette nuit en Arménie, laissant toutes les formalités douanières derrière nous. La route jusque-là est très belle, longeant véritablement la rivière qui forme la frontière. J’espère que le relief soit plat pour donner du répit à nos engins mais pas de chance, la route longe la falaise, montant parfois très haut pour redescendre quelques kilomètres plus loin. On est déjà le 19 octobre et la nuit tombe vite, il fait rapidement noir et nous continuons à la lueur de nos phares. La route n’est pas très bien indiquée mais ce n’est pas très compliqué, toujours tout droit. A Siahrood, la dernière ville avant la frontière, nous nous arrêtons pour faire le plein avec l’essence si bon marché en Iran, à 0,20€ le litre. On liquide la monnaie dans le magasin du coin et nous remettons en route. Après quelques kilomètres on se rend compte que l’on ne voit plus la rivière et que l’on devrait déjà être arrivés. Le poste frontière était censé être à 15kms et voilà déjà 20kms sans rien. On s’est trompé, il faut faire demi-tour et reprendre la bonne route. Une fois de retour à Siahrood on fait le point et Thibault nous indique qu’il est fatigué, il vaut peut-être mieux dormir ici et passer la frontière demain.

Les postes frontières sont souvent bruyants, on y dormira mal et sans doute qu’il vaut mieux s’arrêter ici, à 15 kilomètres. On se promet que le lendemain on est à 8 heure sur les motos, afin de profiter de la journée pour bien avancer, le temps presse et on ne sait pas quels seront les prochains imprévus. On trouve sur les hauteurs de la ville un petit relai, avec cinq chalets en béton servant à accueillir les routiers de passage. On loue un de ces bungalow, totalement vide à l’intérieur à l’exception d’un petit évier. On gare nos motos sur le petit parking derrière, allons manger un bout à la petite cafétéria où il y a du monde avant de rentrer dans la chambre pour préparer nos lits, un petit peu travailler et nous coucher suffisamment tôt que pour être sur nos selles le lendemain matin à 8 heure, excités de quitter l’Iran pour rentrer en Arménie.

Le lendemain à 7 heure les réveils sonnent, il est temps de se mettre en route. On se lève, réveille Thibault qui a toujours du mal à entendre les réveils et nous habillons. Il fait frais le matin dans les montagnes, heureusement il y avait de nombreuses couvertures de fournies dans la chambre. On commence doucement à devenir efficient, petit déjeuner rapide avec du pain et de la confiture, remballer les sacs de couchage et ensuite tout sortir pour rééquiper nos motos. A 8 heure Donald et moi sommes prêts, on attend Thibault qui sort encore en pyjamas vers 8h10, pour mettre ses premières affaires sur la moto et la faire chauffer. Pas de chance, le ressort du kick-starter casse, il faut démonter la boite de vitesse pour le remplacer. Ce n’est pas une opération très compliquée, je l’ai déjà faites des dizaines de fois sur ma moto qui avait un ressort défaillant qui sautait de façon récurrente. Il faut par contre défaire nos motos pour trouver les pièces de rechange et j’assiste Thibault dans la réparation. Il est 9h00, la moto est enfin réparée et on peut continuer la préparation. A 9h30 nous sommes tous les trois prêts pour attaquer une bonne journée.

 

On se met doucement en route vers le poste frontière, pour donner l’occasion aux moteurs de bien chauffer et éviter d’autre casses. On y arrive finalement, il y a un parking où se tient un petit marché. Nous le traversons, garons nos motos devant un des bâtiments et commençons les différentes formalités. D’abord stamper nos passeports, ensuite changer de bâtiment pour faire remplir nos Carnets de Passage en Douane. Tout cela prend à chaque fois du temps, on ne sait pas très bien pourquoi mais on s’occupe de nous. On patiente, fournis les papiers nécessaires, faisons des photocopies jusqu’à ce qu’on nous rende nos carnets et que l’on nous donne un petit bon pour passer la frontière et quitter l’Iran. Le garde inspecte longuement le papier avant de nous donner accès au pont qui traverse le fleuve et mène à l’Arménie.

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